Ce que l'affaire Orélien dit de nos angoisses sur l'écriture d'aujourd'hui

Une affaire qui fait trembler les rayons : quand les accusations d'IA mènent au plagiat, c'est toute une œuvre qu'on relit autrement.
Il y a des affaires qui vous font regarder les livres différemment. Pas avec méfiance, non. Plutôt avec cette question qui revient, douce et un peu inquiète : qui a vraiment tenu la plume ?
L'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien traverse en ce moment une tempête éditoriale dont les cercles s'élargissent. Déjà visé, depuis quelques jours, par des accusations d'avoir eu recours à l'intelligence artificielle pour écrire son roman C'était ça ou mourir, il se retrouve aujourd'hui au centre d'une nouvelle controverse, plus ancienne et peut-être plus grave : du plagiat, au Canada, sur des textes publiés il y a plus de dix ans.
C'est le quotidien québécois La Presse qui a tiré le premier fil. En examinant de près une chronique signée par Orélien en 2013, ses journalistes ont constaté que le texte était, dans sa quasi-totalité, une traduction à peine remaniée d'un article paru quelques jours plus tôt dans le journal philippin The Philippine Star. L'article original est toujours en ligne. La ressemblance, elle, ne laisse guère de place au doute. La Presse a depuis ajouté un avertissement en tête du texte incriminé, indiquant que son auteur "avait commis un plagiat".
Des emprunts qui remontent à la surface
La Presse et Radio-Canada ont ensuite recensé d'autres passages plagiés dans des textes publiés par l'auteur, notamment dans le HuffPost Québec ou sur des blogs personnels. Radio-Canada rapporte qu'une nouvelle d'Orélien, qui avait remporté un prix du groupe public dans les années 2010, contenait des phrases tirées d'un livre bien réel, bien connu : Le Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier, publié en 1960. Un de ces livres qui dorment dans les fonds de librairies, justement.
« Nos doutes sur la démarche de Thélyson Orélien quant à son recours à l'IA ont mené à la découverte de plagiat », a déclaré François Cardinal, éditeur adjoint de La Presse. « Cette tromperie est décevante et inexcusable. »
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette phrase. C'est en cherchant des traces d'intelligence artificielle qu'on a retrouvé des traces de mots volés à d'autres humains. Une enquête qui en ouvre une autre.
L'éditeur face à ses responsabilités
Les Éditions du Boréal, qui publient Orélien au Québec, ont réagi par communiqué. Elles disent prendre les allégations "très au sérieux, tant pour l'auteur que pour ses lecteurs et pour la confiance qui unit une maison d'édition à son public". La formulation est pesée, mais le mot est là : confiance. C'est bien de ça qu'il s'agit.
« Nous déployons tous les efforts nécessaires, avec l'auteur comme à l'interne, afin de faire toute la lumière sur les allégations selon lesquelles l'auteur aurait eu recours à l'IA générative pour écrire C'était ça ou mourir. »
L'affaire a démarré lundi, portée par un compte anonyme baptisé "Balance ton Claude", qui ne comptait alors que 92 abonnés. Ce compte affirmait que le roman avait été "presque intégralement" rédigé par une intelligence artificielle, s'appuyant sur le logiciel de détection américain Pangram. Thélyson Orélien, 38 ans, a rejeté ces accusations dès le lendemain.
On verra ce que les enquêtes révèlent. Ce qui est sûr, c'est qu'un livre, même d'occasion, même lu et relu, porte l'empreinte de quelqu'un. C'est précisément ce qu'on aime, ici, dans ces pages patinées : sentir qu'une main, une vraie, a tenu ce volume avant nous.
